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Le mobinaute malgré lui La vie cachée de
Pierre-Olivier Giffard
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L’homme au lion

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Dieppe, mai 1949, nous sommes dans l’après guerre où les privations sont nombreuses pour une jeunesse qui est sortie meurtrie et frustrée des années d’occupation. La ville porte encore les séquelles des bombardements alliés et, comble d’ironie, le printemps tarde à se manifester et à mettre sa touche de chaleur.

Pierre-Louis est un jeune forestier de 26 ans qui a été brillamment diplômé de l’école des Eaux et Forêts de Nancy en 1948. Il a toujours été amoureux des grands espaces.

Des plaines de Normandie aux plaines d’Afrique, il existait des barrières naturelles et culturelles qu’il avait toujours rêvé de franchir. Enfant, il se voyait découvrir de nouvelles régions, de nouveaux peuples et vivre différemment, loin de la grisaille française, des mondanités et autres us et coutumes de son milieu. Son diplôme en poche, conseillé par ses professeurs, il vient de passer avec succès les sélections pour rejoindre l’administration forestière coloniale. Il est ainsi partant pour une première mission de deux ans en Afrique. Il s’apprête à laisser derrière lui Dieppe et la Seine Inférieure pour une destination inconnue : Dakar, Bamako, Abidjan… ?

Il va nous faire partager son voyage, ses rencontres, ses anecdotes dans un recueil de lettres envoyées à ses parents. On le rencontre quelques jours après son départ du Havre sur le Désirade, un vieux cargo qui emprunte depuis des années la ligne maritime France-Afrique-Amérique du Sud.


 

lettre 31
                                                                                                              
Mopti, le mercredi 7 juin 1950
                                                           

Attention :
papier empoisonné – ne lire qu’avec des gants !!!

Chers parents,

Une aventure originale, sans doute inédite, mais pourtant idiote et désagréable vient de m’arriver.
Tenez-vous bien : alors que je chassais, j’ai fait peur à un lion que j’ai réveillé et « j’ai été mordu par un lion enragé ». Tout du moins, c’est ce que l’histoire retiendra car ce phénomène sans précédent dans l’histoire médicale et vétérinaire me rendra peut être célèbre comme le berger de Pasteur. Pour l’instant, je suis surtout le dindon de la farce. Ne nous affolons pas comme ces pauvres types des services de santé et de l’élevage. 

La morsure est plus que superficielle : 2 millimètres de profondeur et 5 centimètres de long. Mais dans ce pays où la rage sévit encore, où à la moindre morsure de chien ou de chat, on vous fait suivre un traitement antirabique, je me suis incliné devant la précipitation du médecin africain. Il a d’ailleurs pour se couvr immédiatement télégraphié à Bamako « Inspecteur forêts mordu lion présentant signe clinique rage. Demande parachutage vaccin antirabique ou évacuation.» 

Quelques heures plus tard, le médecin colonial répondait « évacuer extrême urgence malade sur hôpital de Mopti ».

J’étais pris dans l’engrenage. Je me suis donc rendu dans ce centre éloigné de 250 kilomètres de Niafounké où, prévenues par de nombreux télégrammes, les autorités attendaient le phénomène. J’espérais pouvoir repartir rapidement muni du vaccin et me faire soigner à Niafounké. J’avais pour cela réquisitionné deux thermos spéciaux pour le transport des 21 ampoules de vaccin qu’il me faudrait recevoir dans le ventre.

Rien à faire : chacun, vétérinaire et médecin, ne voulait prendre de responsabilité. Le vétérinaire prétendait qu’il n’y avait pas rage (on n’a jamais observé de lion enragé) mais il ne voulait pas coucher son diagnostic par écrit. Le médecin considérait donc son affirmation comme sans aucune valeur. Enfin, le médecin commandant, retranché derrière ses dossiers, ne voulait pas confier le traitement à un médecin africain… ce qui ne l’a pas empêché chez lui de me faire piquer par un infirmier indigène. Me voici donc bouclé à Mopti pour 21 jours en raison des 21 piqûres quotidiennes. Le traitement est douloureux car cette ignoble mixture qui ressemble à du pastis met plusieurs dizaines de jours à se résorber. J’en viens à envier les gens qui ont un gros ventre (sans viser personne, papa !) car recevoir 21 fois l’aiguille dans un ventre plat est atroce. Pour l’instant, je n’ai eu que deux piqûres, une à droite, une à gauche du nombril. Je n’ose pas imaginer à quoi mon ventre va ressembler à la fin de la série…

Une chose est certaine, si je n’ai pas la rage, et c’est sûr, je vais devenir enragé. Je suis enfermé dans un bled où je n’ai rien à faire qu’à dormir et à lire pour cinq minutes de traitement quotidien.

Pour revenir à des choses plus drôles, dimanche dernier, nous avons voté pour élire le conseiller général de la circonscription Mopti-Niafounké. Il n’y avait qu’un seul candidat en lice. À Niafounké, sur 10 inscrits, nous avons été 7 à voter dont 3 à voter blanc alors que sur tout le territoire sur 61 votants, seulement 4 (dont les 3 nôtres) ont été des bulletins blancs. Nous avons fait preuve de mauvais esprit en visant le « monsieur » qui, sûr de lui (comment en aurait-il été autrement), n’avait même pas envoyé une lettre de présentation et s’était contenté de faire poster des morceaux de papier (avec au centre le tampon de sa boutique) que nous avons reçus juste la veille de l’élection. Vous voyez que nous sommes loin de la salade électorale métropolitaine.

Espérant vous envoyer bientôt de bonnes nouvelles et mes impressions « d’enragé », je vous embrasse affectueusement.

Pierre-Louis


 
 
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